Jeudi le 10/juillet/2008
BERCEUSE D’UNE VEUVE PRIMIPARE
A un enfant inconnu, née à Kamenge
le 29 avril 1994
Extrait de Les échos des caveaux, un recueil de poèmes
inédits
Il grêlait mais on fondait en sueur,
Et d’insolation on grelottait,
Au milieu des milliers de croix,
Elevées en une seule
journée.
Sur des fossoyeurs
téméraires
Tombèrent flammes tumulaires,
Quand les zombies chantaient
déjà
Les élégies de
l’apocalypse.
Les bombes tombent sur les tombes ;
L’on se cherche nul ne se trouve.
Du pipi dans les puits pollués,
Dans ce cimetière de Carama !
On abandonne le mort aux morts,
Qui se chargent d’enterrer leur
mort,
Et on ne demande pas nos restes.
Tu
t’appelles Minyúrano.
Je suis retournée à Kamenge
Y attendre la joie de ma douleur.
Les heures de mille minutes chacune
Serpentent dans la nuit blanche.
Il te restait seulement quelques heures,
Avant de quitter ton paradis,
Pour entrer dans ton enfer,
Quand une pluie de bombes tomba,
Cette fois dru dans mes entrailles.
Et les planètes de nous choir dessus,
Dans mes cris de la joie
puerpérale.
Les flammèches comme des incubes,
Lèchent mon faciès,
ricaneuses.
Je les balaie du revers de ma main ;
Je tiens le front face à ses
salves,
Comme face aux pluies et à la grêle,
Les bouviers initiés d’Ijēnda ,
Quand ils s’affairent à
aider à mettre bas
L’inyambo
la vache de race royale.
Tu
t’appelles Minyúrano.
Des flèches saccadées aux mèches
assoiffées
Logent dans les flancs des hommes nus.
Beaucoup parmi eux tel
ton père,
Viennent de semer dans une âme sœur
Les grains de l’amour tout à l’heure,
Mais dont la serpe des temps qui tanguent,
S’entête à précocer la moisson.
Tu
t’appelles Minyúrano.
Nous avons clopiné toi moi et mon cœur,
Tournoyant dans Kamenge
le Massada,
Kamenge la cité des marrons.
On s’arrête toi moi et mon
cœur ;
On mande enfin Mère - Socrate,
La
professeur de la maïeutique.
Puis je me mets au boulot.
Des bobards bourrés de
kérosène
Créent longues queues devant les
W.-C. ;
Des transistors aux tempes
plâtrés,
Rapportent en direct la campagne,
Et dissuadent plutôt Mère -
Socrate.
Elle démissionne et nous laisse
là.
Les bras m’en tombent !
Un rhinocéros vient qui ronronne,
Et qui avance traînant sur son dos ,
Sept épines et sur sa tête
sept cornes,
Qui se pointent à la mère
de l’espoir,
Et tournent comme des girouettes.
Il a vomi par ses cornes, le dragon,
Et une voix haute a retenti :
Malheur aux gens de Massada ;
Un rhinocéros
est dans la cité !
Les épines débarquent
et avancent,
Bras dessus, bras dessous,
Comme l’incube et le succube,
Les diables qui nuitamment volent
l’amour.
Le rhinocéros avait
défoncé sans coup férir
La citadelle de la Cité des
Marrons.
Des vagues de la mer de Dieu font couler,
Tel sur la Mer Rouge les sicaires de
Pharaon,
Le monstre et les ronces qui le montent.
Nous progressons convoyés par un
ange,
Par un ange dans la fange de Tenga.
C’est le maquis où tu
naquis.
Tu
t’appelles Minyúrano.
Je fus une femme dans les flammes ;
Je suis la mère de Cessez-Le-Feu.
Tu n’es pas l’enfant des
sages-femmes ;
Tu es l’ombre de l’arganier,
Où s’abritent les
mères contre les mers.
Je t’ai puisé à la
fontaine larmoyante,
Où s’abreuva une soif
cardiaque,
Qui n’a étanché sa
noble soif
Que pour un arbre d’amour planter,
Sans avoir le temps de le sarcler,
Mais
qui, l’amour que je lui dois aidant,
A grandi comme un baobab.
Je suis la mère des adieux
précoces,
Toi
l’arbre de la réconciliation.
Tu
t’appelles Minyúrano.
« Belle, belle ;
sucrée, sucrée ;
Belle, belle comme le jour ;
Belle, calme comme le charme,
Le charme d’une femme
primipare »,
Me rabat les oreilles d’un cœur
fané
Un adulateur de
l’adultère ;
Ment un hypocrite à une veuve
neuve,
Qui sans haine au cœur ni
rancœur,
N’a d’amour que pour un
voyageur,
Un voyageur n’ayant point de
retour.
Je n’ai d’ami que mon
spleen ;
Je n’ai d’amant que toi, Prémices.
Tu
t’appelles Minyúrano.
Dans le sommeil purificateur,
J’ai vu les colombes et les faucons
Se prosterner devant ta lance.
Donne leur ces chalumeaux de
l’amour
Et le philtre de la résilience,
Et le grigri da la réconciliation.
La
vigne a vu mes vœux,
Le Dieu de l’amour mes
prières.
Le vin libérateur est
prêt ;
Le sang et le vin vont amollir le
moellon.
Un pont cuirassé va
s’élever.
On le bâtira entre Ngagara et Kamenge ;
On l’appellera Pont Minyúrano.
Sébastien Ntahongendera
JE ME
SOUVIENS…
Les tristes
événements qui ont secoué le pays depuis 1965, les
Burundais les ont vécus, les uns dans la joie, les autres dans des
pleurs intarissables. Des génocides se sont
succédés ; des crimes de guerre et crimes contre
l’humanité ont été commis sur les Burundais, toutes
ethnies confondues ; d’innombrables personnes ont péri dans
des circonstances horribles et lamentables, victimes d’une haine
ethnique, de vengeance, d’un esprit égocentrique ou ventriotique.
Je me souviens ! En
avril 1972 - pour commencer par le véritable repère de
l’histoire politique du Burundi- j’étais encore petite.
Certaines réalités me reviennent pourtant encore en
mémoire, pour avoir été témoin oculaire de ces
scènes. Je revois encore cette camionnette Toyota Stout
stationnée dans l’espace des deux grands terrains de volleyball de
l’École Professionnelle de Gatara
d’antan. C’était un certain après-midi. Alors que
nous jouions dans la cour, Rose (une voisine et amie d’enfance), mes
petites sœurs et moi, un militaire a avancé. Il nous a
approchées. Nous étions intéressées de toucher sur
ce fusil que nous voyions pour la première fois. Il nous a gentiment
demandé si nos papas étaient à la maison car, disait-il,
il voulait les déplacer jusqu’à Kayanza
pour la paie. Naturellement, j’ai répondu que non, puisque le mien
était parti depuis 1969 en transitant par la prison de Rumonge. Je ne sais ni quand exactement (1969 ou1972) ni
où il
aurait eu « sa paie », mais tout ce dont je suis
sûre, c’est qu’aucun enfant n’en a profité. Ou
il repose, que la terre lui soit toujours légère !
Je me
souviens qu’Albert, le papa de Rose, était là. Ne me
demandez pas de citer son nom, j’étais encore trop jeune pour
m’intéresser aux noms
de famille. Je l’ai vu partir : je l’ai vu monter la camionnette et
prendre place à côté d’autres personnes qui ont pris
le grand voyage avec lui. J’ai vu un Tutsi partir dans ce même
convoi, victime d’un mauvais message, car le mot de passe était « la
paie ». Il venait du travail en fin de journée, et voyant ses
collègues prêts à partir, il a vite couru pour chercher son
manteau en prenant soin de demander au chauffeur de l’attendre. Voulant
le sauver, ce dernier a démarré, mais le pauvre a fini par monter
la camionnette qui avançait déjà. Les militaires sur place
ne pouvaient plus rien faire ; il ne fallait pas alerter les autres, les vraisconcernés. L’attente a été
longue, les jours devenant des semaines, des mois et des années : ces
personnes ne sont plus revenues. Pauvre Philippe, que Dieu ait ton âme.
J’espère que personne ne dira que tu as été
tué par un Hutu. « L’erreur ne devient pas
vérité parce qu’elle se propage et se multiplie ; la
vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la voit »,
disait Gandhi. Je suis sûre qu’il y a d’autres Tutsis qui
sont partis dans des circonstances pareilles.
Je me
souviens que le jour suivant, les militaires sont revenus. Cette
fois-là, c’était le tour des élèves de
l’école professionnelle qui devaient monter les camionnettes. Celles-ci, nous les
voyions. Je les revois encore dans ma mémoire. Je n’ai pas
assisté à ce qui s’est passé à
l’intérieur des locaux de l’école, mais j’ai
appris que le Directeur de l’école de l’époque a tout
fait pour protéger ses élèves, telle une poule qui se bat
pour protéger ses poussins au passage d’un épervier. Parmi
ceux-ci, certains ont pu fuir ce jour-là, mais hélas, il y en a
qui ont été rattrapés après, lors
d’« ukuvijira » ou la traque de l’homme
systématique, qui s’en est suivie. Il en a eu des yeux rougis et
un visage transformé par une douleur profonde, pareille à celle
d’une maman qui vient de perdre son enfant. Il avait toujours peur que
ces bourreaux ne viennent s’en prendre un jour aux tout-petits, les
« oubliés de 1972», « abana
b’abamenja » (=les enfants des
traîtres de la nation), « imbuto mbi » (=la mauvaise graine), comme on appelaient
les enfants des suppliciés, dont je faisais partie. C’est ainsi
qu’il a accepté de prendre le grand risque de les protéger.
Je me
souviens ainsi qu’un beau matin nous sommes partis pour un voyage sans
escale qui nous a fait atterrir dans un « micro centre de
déplacés » qui réunissait quelques enfants et leurs
mamans. Ma mère qui avait dû interrompre son travail pour nous
accompagner, avait temporairement substitué à son diplôme
celui d’« éducatrice au centre de la petite enfance ».
Innocents que nous étions, quelle joie avons-nous éprouvée
à l’occasion de cette excursion, où nous avons eu à
jouer des jours et des jours avec cette mère! Une mère qui
était encore sous le choc de l’enlèvement de son mari en
1969 et qui, quelques mois plus tard, s’est retrouvée
chassée de la province de Ngozi suite à une décision du
gouverneur de l’époque qui l’enjoignait d’avoir
quitté le rayon de la province dans 24h parce qu’elle était
devenue un élément gênant de par ses réclamations et
qu’elle révoltait les autres femmes à qui l’on avait
pris les maris.
Des jeux,
elle savait les inventer, le cœur serré mais le sourire aux
lèvres, cherchant à nous distraire afin que personne ne voie ce
qui se passait. Pourtant le pire est arrivé: je l’ai vu plusieurs
fois ce camion qui venait déverser les corps humains dans une fosse
commune qui avait été creusée non loin de là.
J’ai appris plus tard que pareilles fosses communes étaient
parsemées un peu partout dans le pays, et que toute une ribambelle de
personnes y ont élu domicile. Personne ne pouvait faire le deuil
traditionnel, encore moins pleurer ses morts ; chose apprise qui, plus tard,
est devenue pour moi chose vue.
Je me
souviens qu’au cours de l’année scolaire 1983-1984,
j’ai failli être arrêtée, victime d’un si humble
poème nostalgique d’un enfant qui pleure son papa,
découvert dans mes affaires. Jusque là je ne savais même
pas que nous étions fouillés! Dieu aidant, j’y ai échappé
belle. Pourtant, je n’avais parlé que de la triste
réalité dont la conclusion que voici, s’est
révélée choquante pour certains :
Où es-tu Papa?
Ton corps, qu’est - il devenu?
Brûlé, jeté, je ne sais
pas.
Oh papa !
Tu avais bien commencé ton rôle
de père.
J’aurais aimé entretenir ta
tombe,
Mais la nature du 20ème
siècle ne l’a pas voulu.
Je me
souviens qu’en 1987, en 1991 et depuis 1993, des vies innocentes sont
parties. Et il en est toujours ainsi jusqu’à ce jour. En la mémoire de toutes ces
personnes disparues, le Burundi n’a jamais songé à
ériger un monument traduisant cette unité nationale longtemps
prônée depuis la troisième République, si ce
n’est que des monuments où l’on ne se rappelle que de
quelques groupes d’individus : le militaire inconnu, les
élèves brûlés de Kibimba…
Et les autres –
Hutu, Tutsi ou Twa- Burundais
massacrés ? Ne faisaient-ils pas parties de la même
famille Burundaise ? Pourquoi vouloir non seulement les oublier si facilement
au détriment des autres, mais aussi et surtout imposer aux gens qui les
ont perdus de faire de même? Une lueur d’espoir tout de même :
certaines familles viennent, ce mois de mai 2008, de marquer la
différence en organisant au Burundi des cérémonies de
levée de deuil, et ce, 36 ans après!
Le culte du
souvenir n’est mauvais que lorsqu’il accuse un caractère
revanchard. Au Canada par exemple, «
JE ME SOUVIENS » est la devise du Québec qui orne les armoiries
québécoises depuis 1939, et
qui est inscrite sur les
plaques d’immatriculation depuis 1978, après la grande victoire des
souverainistes aux élections générales. Elle traduit
d’une part la fierté des origines françaises du
Québec. Les Québécois se souviennent de leur histoire, de
leur lutte pour la conquête de la démocratie et de la
reconnaissance envers la Grande Bretagne pour leur avoir accordé la
liberté. D’autre part, elle signifie que les
Québécois n’oublieront pas ce que les Anglais ont fait aux
Français et que cela constitue une leçon de vie.
Je me
souviens que suite aux événements de 1993 quelques jugements ont
été rendus, pour citer en mémoire le cas de l’ancien
directeur de Kibimba qui a été pendu.
Si justice il y a eu, une « justice juste » doit bannir
la politique de deux poids deux mesures et punir tout délinquant
proportionnellement à l’infraction commise, sans devoir tenir
compte de son sexe, de son ethnie ou de sa provenance. Parallèlement,
tous ces Hutu et Tutsi qui sont reconnus avoir eu le courage de protéger
ou de sauver l’être humain en danger devraient un jour être
connus et couronnés. En
effet, l’heure est révolue où les Burundais se font les
courroies de transmission de cet espèce de désengagement moral
qui honore la mauvaise foi et le moins méritant. Dans un pays comme le
nôtre qui veut s’engager sur la voie de la vérité et
de la réconciliation, personne ne devrait plus être victime
d’avoir posé un acte humanitaire. Or pleurer ses morts, combattre
pour que justice leur soit rendue, plaider la cause des orphelins et des
veuves, c’est aussi des actes
humanitaires ! Et pourtant, face à ses tristes et horribles situations, la
plupart ne se contentent que de dire : «c’est
regrettable» ! Voilà une expression lâche,
irresponsable et échappatoire. Les regrets, ce n’est que la
rature, on n’efface pas.
En fin de
compte, un changement d’attitudes et de comportement s’impose à tous. Car si les Burundais
veulent éviter des dérapages sur cette voie de recherche
d’une paix durable, ils doivent désormais apprendre à négocier
les virages, tout comme ils doivent accepter d’assumer leurs
responsabilités. Là, les plaies seront pensées, la
dignité de tout burundais ayant été recouvrée.
Pedro Zarraluki, cet écrivain espagnol,
l’a bien dit : « Au fil du temps, les blessures de la
mémoire se cicatrisent et s’estompent. L’oubli est un muscle
qu’il faut entretenir».
Paulette Evella Nikuze.
Honneur[1] aux disparus de
1972
Transmission de Mémoire et
Restitution symbolique.
TEMOIGNAGE ET
CONTRIBUTION A LA COMMISSION VERITE
Rose Ntwenga, le 29
avril 2008
La Commission
Vérité offre le cadre d'expression pour évoquer en toute sérénité le
déroulement du génocide de mai et juin 1972 au Burundi.
Cette étape est
très importante. Cette commission est une démarche bénéfique pour l'ensemble
des burundais qui souffrent encore des conséquences injustes du génocide de
1972.
Elle accorde,
enfin, après toutes ces années, la possibilité de relater le parcours des
disparus. Ce ne sont pas les étranges individus si mal dépeints. Ils ne sont
plus là pour démentir, clarifier ou expliquer tous les ignobles propos tenus à
leur encontre[2].
1972 - 2008, retour
sur l'étouffoir.
La gestion de
l'après-génocide de 1972[3] au Burundi a été
un véritable étouffoir.
La « victoire
du 8 mai 1972 » a autorisé la condamnation à la famine et à l'ignorance. En
plus, cette victoire a relégué plusieurs centaines de milliers d'innocents à la
quarantaine sociale.
Les victimes ont
été coupées de toute revendication et de toute référence par rapport à 1972. Puis,
elles ont été habilement dressées les unes contre les autres, méthodiquement,
au sein de chaque cellule familiale, de chaque cadre de rencontre...
Ainsi, en l'absence
ou l'incapacité d'une prise en charge collective, aucune initiative ouverte et
pertinente n'a pu se mettre en place. Comme personne n'a été d'accord avec
l'autre, à l'exception du net constat des disparitions à très grande échelle,
la dénonciation des injustices et des délits n'a pas été correctement formulée.
Et, puis,
l'inutilité d'évoquer 72 s'est installée.
Cette inaction a
permis de ne pas saisir la gradation du danger. Les lois d'exception sont
restées en vigueur à l'insu de tous[4]. Des arrestations
arbitraires se sont poursuivies, des convocations délivrées, des questions
incongrues posées, des arrêts d'activités commerciales abrupts dont personne
n'a semblé comprendre le fondement...
Il n'a pas été
évident de réaliser que par toutes ces tracasseries (apparemment anodines de la
vie ordinaire du quartier), une mécanique implacable a figé les esprits. Cette
mécanique a opéré sans éveiller le moindre soupçon chez les victimes.
A aucun moment, de
façon collective, les gens n'ont pu se défendre.
Le doute présent
chez « tous », a poussé à ne plus revenir sur les pratiques au cours
du génocide de 1972. Tous ceux, qui y ont fait allusion, sont passés pour de
dangereux «allumés», en conséquence, des personnes à fuir à défaut de les
dénoncer.
Tout a été
envisagé pour survivre, sauf, la bonne solution.
La vie s'est
organisée sans faire allusion aux vrais problèmes. Vivre le quotidien sans
questionnements a créé l'illusion de s'être éloigné du danger de 72.
Ce danger ne nous a
jamais quitté.
Je me suis bien
gardée d'alimenter les débats et la polémique sur le sujet. Ces derniers, au
lieu de clarifier la teneur des différentes accusations, les motifs
d'antipathie et d'exclusion, ont épaissi la confusion.
Par moment, la
capacité de raisonnement s'en est trouvée comme diminuée.
Les bourreaux de
nos parents se sont autorisés des jugements et des recommandations de rejet
très pénalisants. L'occasion ne s'est pas souvent manifestée de rappeler que
nos parents ne sont pas les caricatures agitées par les acteurs politiques de
1972[5] .
D'eux, nous
gardons, en particulier, un souvenir ému de personnes soucieuses de notre
confort, de notre éducation et de notre avenir.
Le cadre
d'expression de la commission Vérité est inestimable.
Enfin, les
malentendus sont levés.
Enfin, décréter
qu'un profond respect est dû aux disparus du génocide de 1972.
Enfin, raconter la
vérité aux vivants.
Enfin, la justice.
2008, Montpellier
(France) se retrouve de fait comme une extension de l'Ocaf.
Les conséquences du
Génocide occulté de 1972 sont nombreuses.
Elles partent de
banales incapacités que seuls vos proches constatent ou des audaces que vos
proches redoutent.
Je vis loin de mon
lieu de naissance. Mes enfants et mon mari sont français.
Pourquoi un
harcèlement permanent s'est construit autour de moi et de chaque membre de ma
famille, et se poursuit aujourd'hui en 2008 ?
A priori, c'est
insensé.
Pourtant, il a
fallu me résoudre à ce que certains actes d'agression, de dégradation, de
dénigrement constants ne peuvent être compris sans remonter dans le passé. Il
faut revenir sur le parcours de mon père et de ses amis depuis 1961, les
« Hutu des années soixante » dans le quartier de l'Office des cités
africaines (Ocaf).
Hélas, il faut
s'habituer aux personnes qui prêtent facilement l'oreille aux médisances, qui
les prennent pour argent comptant, les relaient et se calent si aisément sur
une réprobation de circonstance.
La succession
d'étranges faits désagréables a ramené à présent les souvenirs de l'Ocaf.
A Montpellier, 36
ans après le génocide de 1972, je vis comme dans une extension de l'Ocaf.
Je traverse une
situation insolite.
Je vis poursuivie
par les spoliateurs de la vie, des emplois, des biens de mon père et de son
groupe d'amis. Depuis leur disparition, cette traque n'a en réalité jamais
cessé au Burundi, au Congo et en France où je réside depuis bientôt vingt ans.
La vérité est
nécessaire pour démêler le vrai du faux. En plus, elle permet de démasquer les
passeurs de nuisance qui s'abritent derrière l'amalgame entre les Hutu et les
Tutsi du Burundi et du Rwanda.
Montpellier, ville
millénaire, se retrouve de fait aux premières loges[6] de la commission
Vérité.
1967, retour sur
l'Ocaf des Bâtisseurs.[7]
En juin 1967, ma
famille et moi, quittions le quartier de l'Office des cités africaines (Ocaf)
pour la cité de Kamenge au nord de la ville de Bujumbura.
Pour mon père,
Venant Ntwenga, c'était une décision difficile. Directeur de l'office de
logement de 1961 à 1963 de ce quartier, il avait été contraint de quitter son
poste après une machination éhontée.[8]
Lui et son groupe
d'amis, avaient personnifié l'ascension sociale. Comme dans un battement de
cil, ils laissaient tout derrière eux sans très bien comprendre.
Cependant, le plus
étonnant, était l'interdiction non annoncée, de ne plus circuler dans le
quartier de l'Ocaf. Agressions et guet-apens leurs étaient tendus à tout
moment.
Les « exilés
rwandais des années 60 au Burundi » : éclairage.
Sept mois
auparavant, « la chute de la monarchie[9] avait permis un
rapprochement avec le Rwanda. Ce rapprochement, amorcé le 14 décembre 1966 par
la visite du ministre des affaires étrangères du Rwanda, aux ministres barundi
venus l'accueillir : « Puisque vous êtes devenus démocrates, il n'y a
plus d'obstacle à notre entente ».
Le général Mobutu,
président du Zaïre, prêtait ses bons offices à Goma ( Kivu).
Un sommet
tripartite se tenait qui avait abouti à une déclaration réglant l'épineux
problème des réfugiés rwandais[10] qui se trouvaient
au Burundi. Ceux-ci avaient un délai d'un mois pour déposer les armes. Par
ailleurs, une commission politique permanente était chargée d'examiner dans
quelles conditions les réfugiés pourront regagner leur pays.
Enfin, des réunions
périodiques entre les trois chefs d'état étaient prévues en mai à Gisenyi
(Rwanda) et en août à Bujumbura. Ces réunions n'auront pas lieu à cause de
circonstances politiques propres aux trois pays. »
Pièces du puzzle de
la vérité.
A Bujumbura (au
mois de juillet 67), une rencontre informelle réunissait plusieurs personnes[11] dont M. Kajugiro
Musinga[12] et mon père. L'un
des motifs de cette rencontre avait été la traduction en kirundi des textes de
l'Association des Commerçants du Burundi (A.C.B.) et le fonctionnement de la
Chambre de Commerce et d'Industrie.
Mon père relatait à
l'adresse de Daniel Mfanuguhora, mon tuteur, sa femme, Léocadie
Ndikumana, ma mère, Marcelline Ndikumana et deux ou trois autres personne
présentes le déroulement de la rencontre.
Les textes à
traduire servaient à l'octroi des crédits[13] pour la campagne
café de la saison 67-68. A côté de ces textes de l'association, trois ou quatre
papiers complémentaires[14] avaient été
rédigés. Je ne me souviens pas de l'entièreté du contenu.
Mais, ils
abordaient un point important lié au statut des femmes.
En cas de
succession, qui devait gérer les biens et le fonctionnement des cellules
familiales ? A qui revenait la responsabilité des décisions ?
Les vraies
différences entre les femmes Hutu et Tutsi apparaissent dans ces écrits.
Les femmes Hutu
sont régies par une forme d'exogamie qui comporte plusieurs obligations.
A ce titre, elles
doivent s'occuper de leur famille de provenance, de celle qu'elles construisent
avec le conjoint, et la famille du conjoint. Elles doivent pouvoir le
vivre sans ressentir de servitude. Quand la charge est trop lourde, les femmes
Hutu peuvent se décharger partiellement sur d'autres personnes ou se faire
aider par d'autres femmes.
Les femmes Tutsi
sont régies par une forme d'endogamie.
Elles répondent
strictement, en premier, aux besoins de leur familles de provenance. Les pères,
les oncles ou les frères, dictent leurs exigences.
Ma tutrice,
Léocadie Ndikumana avait attiré l'attention sur l'importance de la décision.
- Que nous
connaissions ces pratiques est une chose, mais, l'écrire !
Mon père avait
répondu que plusieurs d'entre - eux s'étaient déjà faits avoir.
- Ainsi, vos filles
ont plus de droits que leurs mères !
Léocadie, l'air
effarée, regardait intensément ma mère[15].
- Elle n'est que
figurante.
J'étais gênée et
c'est un embarras qui ne m'a pas quittée depuis.
Pièces du puzzle de
la vérité (suite).
Montpellier,
2003.
En février
2003 à Montpellier, le harcèlement autour de moi avait pris, cette fois,
un aspect ouvert, intensif et coordonné.
J'ai été
chercher conseil auprès du Pasteur Jean Paul Nunez[16].
A ma grande
surprise, il avait déjà un avis arrêté sur ma personne et mon parcours. Pour me
venir en aide, il fallait écrire les faits compréhensibles par tous. C'est
la façon de me le dire qui m'a paru étrange.
Je n'ai pas
reconnu l'homme engagé.
Je suis sortie de
l'entretien avec la certitude de ne plus y retourner. « Les
rwandais » (ou un groupe de leurs soutiens), me dit-il brièvement,
m'avaient désigné comme un problème.
« Tu n'as pas
idée des enjeux et des forces en présence...Cela ne se voit pas »,
avait-il poursuivi.
A vrai dire, je
n'ai pas très bien compris.
A ma grande
surprise, je découvrais être un problème pour des gens dont j'ignorais
l'existence.
Pour moi, parler
des « rwandais » est une généralité.
S'il existe un
sujet à aborder avec précision, c'est bien celui des exilés rwandais dans
les années 60[17] au Burundi. En
effet, mon père Venant Ntwenga et tout son entourage ont eu maille à partir
avec les exilés rwandais directement ou indirectement.
D'une manière ou
d'une autre, leur présence dans la ville de Bujumbura avait occasionné
plusieurs problèmes, certains toujours irrésolus.
Attention, à ne pas
attraper le tournis.
Voici quelques
exemples :
La société Industrie et Commerce au Burundi (ICB).
Les conditions dans
lesquelles mon père avait quitté en 1968, sous la contrainte, la société
Industrie et Commerce au Burundi (I.C.B.) sont demeurées un véritable problème.
En échange, le major Ndabemeye, le chef d'état-major de l'armée (surnommé le
Buffle), l'avait forcé d'accepter un poste à la mairie de la ville de Bujumbura
en plus de la distribution des parcelles dans le quartier de Cibitoke (zone
urbaine) ainsi que les espaces au delà de la localité de Maramvya.
M. Makuza[18] avait pris sa
place[19].
L'Office National
de Commerce[20] remplacera dans
les mêmes locaux la société Industrie et Commerce au Burundi (I.C.B.) en 1973.
Lors de
spoliations, qui se poursuivaient au coup par coup durant les années 80, les
personnes à déposséder étaient venues, une à une, me demander d'attester
leur statut de bénéficiaires de l'octroi de leur parcelle par l'Etat, alors
représenté par mon père. Je les avais toutes dirigées vers Kajugiro Musinga au
courant de tout le travail fait par mon père[21]. Puis, Révocate
une des assistantes de la mairie (rwandaise elle-même), chargée des litiges sur
les parcelles de Cibitoke avait vu arriver d'autres personnes dans ce cas.
Prise d'un doute
dans un premier temps, elle avait refusé de prendre en compte leur propos. Elle
était venue m'en parler. Je lui avais confirmé que plusieurs personnes en
provenance du nord de la ville, se réclamant de mon père, étaient de
réels propriétaires de parcelles.
C'était facile à
vérifier.
Le préfet des études de l'Athénée secondaire.
Pour ma part,
pendant les grandes vacances de 1973, je vivais encore dans ma famille
d'accueil , chez Mama Anifa et Paul Morisho[22]. J'étais convoquée
au parquet de Bujumbura. J'étais arrivée à l'heure indiquée.
Bernard Kayibigi,
le procureur de la République, m'avait dit d'aller m'asseoir sur un banc au
fond de la salle.
Avant moi, il
devait trancher un cas plus urgent. J'avais vu arriver M. Seghers, le préfet
belge de l'Athénée secondaire et son employé de maison. Ce dernier l'accusait
d'avoir prononcé à son domicile des propos contre le pays. M. Seghers
paraissait pris de cours.
L'accusation,
interprétée par le fonctionnaire, prenait d'autres proportions.
M. Seghers
s'adressait à son employé de maison avec incrédulité. Il s'étonnait de la
légèreté avec laquelle il se retrouvait devant la justice. Bernard Kayibigi
avait rappelé que le temps des colonies était fini. Cette délation, en
apparence très anodine, avait été un des motifs directs ou indirects de son
expulsion ou du moins de son remplacement en tant que préfet de l'Athénée
secondaire.
Après l'échange,
j'avais demandé le motif de ma convocation. Bernard Kayibigi m'avait demandé de
partir sans explication.
Plus tard,
j'apprenais par Lazare, l'employé de maison de mon père de 1963 à 1967, que le
remplaçant de M. Seghers, était un exilé rwandais.
L'Amnistie de 1974.
Cette amnistie
annoncée ne donnait pas d'explication sur le sort des gens arrêtés. Chacun la
comprenait comme il voulait. La famille d'exilés rwandais qui occupait notre
maison du secteur D n°19, avait fait la sourde oreille. Les voisins nous
avaient expliqué que les enfants avaient hérité de tous les biens appartenant
au père. La mère gérerait l'usufruit.
Par contre, il
revenait aux enfants d'aller le dire à l'occupant illégal. Si votre mère ne
réclame rien, elle a ses raisons. Pas vous !
Nous étions entrain
de jouer aux billes. Nous n'avions pas pris une seconde de réflexion. De suite,
Honorata, Valère et moi étions allés au secteur D. Nous avions, tour à tour, et
presque en même temps, dit que l'amnistie avait été décrétée depuis quelques
jours. Cette maison appartenait à notre père. Aujourd'hui, elle nous revenait
de droit. Nous souhaitions le déménagement pour le lendemain.
Injustices et désillusions
La situation avec
les « rwandais » se cristallise avec l'incendie volontaire des
papiers personnels de mon père dans le quartier de Bwiza en 2000.
Kajugiro Musinga
avait évoqué cette éventualité au moment de l'amnistie de 1974. Il m'avait
dicté quelques consignes.
Mon frère Valère[23] et moi avions eu
l'autorisation de les parcourir en une après-midi.
Les tractations des
derniers instants des bâtisseurs à la prison de Mpimba sont encore à relater
(…). Le reste dépendait de la manière d'opérer la restitution symbolique puis
effective par la suite.
Bosco Ntwenga,
surnommé Cehusi, est mon demi-frère du côté maternel. Il est né mu Houssa[24] le 25 novembre
1965 à Bwiza. Mon père l'a légitimé selon l'organisation des cellules
familiales et sociales. Pas d'errance, il faut toujours un lieu d'attache pour
les enfants d'où qu'ils viennent.
En 1972, Bosco
était élève à l'école primaire du quartier 4. Avec toutes les rafles concernant
les écoliers Hutu, maman s'était précipitée chez le directeur de l'école pour
clarifier l'origine exacte de son fils. Il n'était pas Hutu. A cet effet,
elle lui avait trouvé un nouveau nom : Sindihebura.
Quelques mois
après l'assassinat du président Melchior Ndadaye en octobre 1993, la guerre
éclatait entre des belligérants visibles et connus de tous. Une résistance
armée s'était organisée. L'Armée assiégeait la Cité de Kamenge
privant les citoyens d'eau et de liberté.
Les Francs Tireurs
avaient affronté.
La structure de la
solidarité familiale s'était effondrée. Les différents membres de la famille
devenaient Hutu ou Tutsi et se regroupaient selon ces critères. C'était,
surtout l'opportunité idéale pour s'approprier des biens d'autrui dans la
confusion de la séparation ethnique.
Maman avait confié
tous les papiers personnels de Venant Ntwenga à Bosco Sindihebura avec la
recommandation d'en faire un usage personnel. Il avait emménagé avec des
colocataires rwandais à Bwiza.
Jamais papiers
n'auront été surveillés autant que ceux-là, à commencer par le major Ndabemeye
(Le Buffle).
Au milieu de
l'année 2000, Bosco s'était rendu à Nairobi (Kenya).
Il m'avait
téléphoné pour m'informer des besoins de maman. Je lui demandais où étaient les
papiers personnels du chef de famille. Il avait répondu qu'ils étaient en sa
possession depuis le pilonnage du quartier en 1994. Quelques jours plus tard,
en son absence, ses colocataires provoquaient l'incendie des papiers personnels
concernant ma famille et mon père...
Que voulez-vous
ajouter ?
En août 2004, Béatrice
K., est venue me rendre visite avec sa famille à Montpellier. J'ai apprécié
qu'elle fasse ce détour pour moi. Malgré toute l'ambiance difficile des
relations sociales, j'avais cru aux moments d'amitié et de sympathie.
Quelle
désillusion !
Messagère des
spoliateurs, elle m'a demandé de rentrer d'urgence pour récupérer les biens de
mon père.
Depuis, 2005,
d'autres faits sont à relater. C'est long.
Chaque détenteur de
pièces du puzzle de la vérité du génocide de 1972 au Burundi se doit de
témoigner et de transmettre.
La réalité de ce
drame vécus par les burundais ne peut pas demeurer éternellement éclipsée par
l'écho des violences en 1959 et du génocide en 1994 au Rwanda.
La parole est à
tous les acteurs, témoins et dépositaires de cette époque.
Arrestation de Venant Ntwenga en 1972
Mon père a été
arrêté en début d'après-midi du 30 avril ou du 1er mai 1972 à son domicile de
Cibitoke au n° 113 de 12 et 13ème avenue. Une voiture banalisée avec
quatre personnes à bord s'est arrêtée du côté de la 13ème
avenue. Deux personnes de la connaissance de sa dernière compagne ont voulu
s'introduire dans sa chambre pour le sortir de la sieste. Honorata, leur a
barré le passage, choquée par l'attitude de la femme placée.
D'un geste de la
tête sans bouger de place, cette dernière leur a indiqué où le trouver. Après
un échange de coups de tête et de coups de poing, Honorata les a poussés
dehors. C'est mon père qui du fond de son lit, lui a dit d'arrêter. C'est à l'angle
de la maison que les fonctionnaires du ministère de la justice ont
expliqué à mon père de les suivre. Avec les propos d'Honorata qui continuait à
les traiter de sans-gêne etc..., les fonctionnaires ont expliqué procéder à une
simple vérification.
- A cause des coups
de feu entendus la veille, ... ce n'est pas lui, bien sûr ! Mais, comme il
a un dossier au parquet, depuis 1964 !
Mon père a accepté.
Il a dit à Honorata
de l'attendre pour la conduire au lycée. Les heures ont passé. La femme placée
a suggéré qu'Honorata regagne le lycée à pied. Son père ne reviendra plus
! D'abord sceptique, Honorata s'est résolue à l'éventualité de la
disparition de notre père quand elle a vu le crépuscule venir.
Elle ignorait alors
que ce crépuscule enclenchait, pour nous et un très grand nombre d'autres
personnes, une existence à venir dans un étouffoir.