Editorial
O PEUPLE SOUMIS AU « VACCIN »
CONTRE LA FRISSON DEVANT L’INVIVABLE !
Par Sébastien Ntahongendera
Quand il s’endort, tout homme fait parfois des rêves peuplés de scènes surréelles. Et j’ouvre mon propos par ces questions, que se posait un burundiste, estomaqué par ce qui se passe actuellement dans notre
pays : « Les Burundais
font-ils encore des rêves surréels ? Peut-on encore aujourd’hui créer une œuvre artistique
de fiction, par exemple une
fiction romanesque, portant
sur le
Pleure ô pays de larcins
Terre du tout vivable
Peuple soumis aux vaccins
Vaccins contre l’intenable
Tel est un extrait d’un de mes poèmes, que
je publierai quand « ils » le voudront. Et par cet extrait, je me dis en avoir
ainsi fini avec les réponses aux deux questions de tantôt ; toute la suite se trouve être une
justification de ces réponses.
Et pour ce faire, je commence par définir le rêve. Pour lire la suite, cliquer ici.
Pour une révolution de la
conception culturelle
du pouvoir et de
la puissance
Quand en 2005 nous avons élu nos dirigeants, le plus sceptique aurait donné sa tête à couper pour un pari des lendemains paradisiaques. Je fus de ces parieurs. Le temps nous a, hélas, donné tord ! Et si j’aborde un ton morose pour faire le bilan du pouvoir actuel, ce n’est pas que je dédouane ceux qui l’on précédé, loin s’en faut. Mais bien plus, je m’inscris en faux contre ceux qui veulent nous laver la mémoire, en nous projetant un tableau sombre d’un Burundi où ne figurent que les seuls crimes de l’heure, comme si un crime commis par x pouvait excuser celui commis par y ! Il n’en est rien. Et tout est diaboliquement diachronique, mais aussi culturel !
Après en effet une lecture
profonde du passé politique burundais et surtout celle de sa culture, il me semble que la
banalisation du crime fait partie intégrante du pouvoir politique, mais
aussi et surtout de la conception de la puissance tout court.
Quand je préparais
mon mémoire de maîtrise dont le thème portait sur la
poésie épique et
pastorale burundaise et qui, de ce fait même, ne pouvait ne pas
toucher à l’anthropologie sociale et culturelle du Burundi, mon
directeur de mémoire, qui n’était pas Burundais, a lu mon
corpus pour s’étonner : « Ah bon ! Donc parmi
les valeurs culturelles Burundaises, il y a aussi l’apologie de la guerre
et du vol ? Je comprends finalement vos
problèmes » !
Méditez
plutôt avec moi ces proverbes, dont les équivalents ne se retrouvent pas dans beaucoup
d’autres cultures :
-
« Umugabo ni uwurya utwiwe n’utw’abandi » ;
(le brave homme est celui qui mange du sien et d’autrui) ;
-
« Igisuma ni igifashwe » ;
(En dehors du flagrant délit, point de vol)
-
« Uwutarahiye nabi ntasumira umwana » ; (Qui ne fait pas de faux
serments ne saurait élever son enfant) ;
-
« Indahiro mbi ntigwaza
mu nda » ; (Le parjure ne fait pas mal au ventre)
-
« Hakuburana n’umuntu woburana n’umuvyimba wiwe, (Il vaut mieux avoir affaire à un cadavre) ;
-
« Agapfuye kabazwa ivu » ; (Les responsabilités du crime
prennent fin avec l’enterrement de la victime) ;
-
etc!
Pour encore plus savoir
sur les avatars de cette culture, lisez ces fragments d’un
guerrier et d’un voleur de vaches, qui font
ressortir un sarcasme et un sadisme
d’un monde irréel :
«Nararashe Ntampera ahera abamuheka ...Umugore ati urakagenda
nakare nti wari ukindarira ; umuhungu ati urakagenda
nakare nti wari ukinsigariza.
Narakubise Gasera inyana yayo irandaba ngira
isoni ndahindukira nayo nyene ndayitwara
nti si notera inka irungu ».
« J’ai
tiré sur Ntampera qui loua ceux qui devinrent le porter sur le
dos... Et sa femme de dire : "Bon débarras ; tu
avais cessé d’honorer mes nuits." ; et son fils de
dire : "Bon débarras ; tu ne me laissais plus rien sur l’assiette."
J’ai razzié la vache Gasera
et son veau me regarda. J’ai
eu pitié du pauvre ; je
suis revenu sur mes pas et je l’ai emporté aussi : je ne
laisserais pas une vache dans la solitude ».
Notons que chez nous les
voleurs de vaches ne s’appellent pas "voleurs", mais bel et
bien "abaronsi" les trouveurs des choses sans propriétaires.
Si depuis la monarchie
jusqu’aux républiques les
pouvoirs Burundais avaient dans
leurs faits et gestes affiché une image contraire
à ce que nous disent ses ethnotextes, on
aurait conclu avec Todorov, que des fois « une littérature
peut ne pas exalter la propre image du peuple qui s’en
réclame, mais son exacte contraire ». Hélas, les
pouvoirs Burundais ont toujours donné raison à cette culture, en
commettant des crimes ou en les
laissant commettre dans une
impunité totale, et, de ce fait même, en en faisant
l’apologie. L’impunité, qui aujourd’hui fait couler
trop d’encre et peu de faits concrets, trouve une des explications dans
cette culture. Ce n’est qu’un point de vue !
En tout cas pour
moi, au Burundi, et bourreaux
et victimes croulent sous le poids
des antécédents : les premiers sont encouragés par la liberté
dont jouissent leurs semblables de prédécesseurs, les secondes
sont découragées par
un dénie de justice devenu culturel, si bien que tout crime commis sur elles
s’accueille comme rentrant dans l’ordre naturel des choses.
Et l’histoire ne fait que bégayer.
Ainsi, un tel vous évoque les crimes sanglants de l’Etat
actuel avec des accents d’un négativisme rare, comme si ces
crimes, si gravissimes soient-ils, suffisaient à éclipser un
génocide qui en moins d’un mois a fini de balayer sur tout le
territoire national burundais la
totalité des lettrés et semi-lettrés de tout un peuple,
sans que personne ne porte plainte !
Un tel autre vous voue aux gémonies pour
une spoliation de terres à
un paysan de Rukaramu avec la verve d’un
Mirabeau fustigeant la féodalité monarchique. Et il fait de cela son programme politique,
comme si ça suffisait à faire oublier que les Burundais de
l’Imbo rentrés de l’exil vivent
dans les cages de fortune à coté des latifundiaires qui se sont appropriés leurs maisons et leurs
terrains, comme pour faire valoir
le proverbe de l’homme « qui n’est brave que quand il
s’approprie ce qui lui appartient et ce qui appartient à
autrui ».
Un tel vous
évoque la paralysie des institutions par le pouvoir en place et fait de
cela son cheval de bataille, comme si cela, si condamnable soit-il, suffisait à nous faire oublier qu’un gouvernement minoritaire ne
peut rien bloquer sans l’aval d’une opposition corruptible et
corrompue comme le dernier des
mendiants banlieusards, comme pour faire valoir le proverbe du parjure "qui
ne fait pas mal au ventre" !
En tout état de
cause, que les troubadours de l’un et l’autre camp rivalisent dans
leurs gestes savoureuses, panégyriques envoûtantes ou anathèmes des enfers, leur
joute n’est pas pour nous faire oublier que dans quelques semaines nous
sommes le 29 avril, et deux mois après le 11 juin, deux mois plus tard
le 15 août, deux mois
après le 21 octobre, tout ceci
pour dire qu’au Burundi, il y a lieu de commémorer tous les
deux mois des crimes imprescriptibles, et jamais punis, commis par des
personnes "qui ne peuvent
être identifiées", comme le veut le proverbe du tué
"qui n’a qu’à s’en prendre qu’à la
terre" !
Et comme il n’est ni commode ni responsable de réduire la vie d’une nation en des commémorations responsables de ressentiments aux effets non souhaitables, je considère qu’une génération politique de Burundais, qui, exempte de tout soupçon et guérie de la conception diabolique du pouvoir et de la puissance, devrait voir le jour et renvoyer à la retraite politique anticipée tous les criminels endurcis et leurs adjuvants conscients ou inconscients.
Sébastien Ntahongendera.